8.5/10Vagabond

/ Critique - écrit par juro, le 22/03/2005
Notre verdict : 8.5/10 - My name is Bond... Vaga Bond... (Ecrivez votre critique)

Tags : vagabond prix frances musashi alex judy vagabonde

Deux romans japonais, La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière, sont à l'origine de la popularisation de cette figure historique d'antan considérée comme le plus grand sabreur de tous les temps au pays du Soleil Levant. Au milieu des hordes de sabreurs, l'un d'eux a connu un destin exceptionnel fait de victoires glorieuses et de défaites pitoyables mais pourtant c'est essentiellement l'aura que dégageait celui qui fut l'inventeur de la technique de l'utilisation du « double sabre » qui a été retenue. L'histoire a retenu un homme qui faisait peur, dont l'apprentissage autodidacte fut long. A la recherche des meilleurs combattants du pays, la route de ce voyageur sans répit oscilla entre courage, perte de confiance, déception et réputation abominable. Un long road trip à pied pour un samouraï sans maître, un rônin, un homme qui a défié les forts pour atteindre son but, un combattant qui s'est construit à la force de ses mains, un vagabond défiant un monde sédentaire... Pour Takehiko Inoue (Slam Dunk, Real), Vagabond (Bagabondo) revient sur la genèse d'un homme hors du commun qui se nommait Takezo Shinmen, mieux connu sous son pseudonyme de Miyamoto Musashi...

Takezo aux yeux de démon

Vagabond
Vagabond
Japon, XVII° siècle, la bataille est le lot journalier de samouraïs mettant leur vie en jeu pour la cause de leur seigneur. Le noble destin du combattant ne retient que les survivants de ces longues batailles, les morts n'ont plus leur place à côté de ceux qui ont prouvé leur bravoure. La misère prend le pas sur le renouveau et les gros bras se multiplient. La sécurité n'existe plus, les sabreurs et autres combattants de tout bord se bousculent aux portes des dojos pour défier les grands maîtres. L'époque appartient aux forts...

La bataille de Sékighara achevée, Takezo Shinmen et Matahachi Hon'iden, amis d'enfance, comptent bien revenir sur leur terre natale. Si le premier, pauvre et démuni ne peut compter que sur son sabre pour vivre, le second est promis à un avenir doré avec la belle Otsu. Mais la jeunesse a ses motifs incompréhensibles que la rationalité ne peut expliquer et Matahachi succombe au charme d'une jeune femme aguicheuse sur la route du retour alors que Takezo tranche à tout va soldats et brigands sur leurs traces. Matahachi est épris et il préfère abandonner Takezo qui ne supporte déjà plus depuis longtemps la faiblesse de ce mauvais compagnon. Car, lui, a décidé de devenir un homme fort, le plus fort du Japon, et il mettra tous les atouts de son côté pour y parvenir. A commencer par devenir Miyamoto Musashi et défier un à un les dojos les plus réputés...

L'ombre et la lumière

Le personnage de Muasahi est un monstre, physiquement impressionnant, seul son mental flanche par instant. Cette faiblesse le rend plus accessible et humain, à la différence de l'omnipotent Itto Ogami. Sa puissance acquis depuis sa jeunesse et sa seule arme et il mise tout dessus mais rapidement il va se rendre compte que pour atteindre son but d'être fort, il faut plus qu'une force pure, il faut aussi des stratégies, une résistance hors du commun, un mental d'acier. Présenté ainsi le vagabond pourrait ressembler à n'importe quel héros de shônen mais Inoue est bien plus subtil qu'il ne le laisse croire car si la quête de héros n'est pas très original, les combats sont pour le moins indécis. Bien malin qui pourra dire le vainqueur de l'assaut avant le dénouement final ! Le profond émoi dans lequel plonge Musashi au fur et à mesure de sa quête laisse entrevoir un être névrosé par une histoire familiale brutale. Sans compter les remous que provoque Otsu pour cet être qui veut paraître aussi insensible à la moindre émotion. Miyamoto Musashi est plutôt dans la lignée de personnages comme l'est Guts.

Matahachi Hon'iden est le fils d'une dynastie propriétaire d'un grand domaine. Bien moins doué que son compagnon d'armes, son comportement se caractérise par une abominable lâcheté, une fainéantise chronique et un arrivisme qui en marquera plus d'un. Une erreur de jeunesse et son destin va basculer à lui aussi. Longtemps considéré comme un moins que rien, la suite du récit en fait un personnage homérique, tirant le meilleur parti de situations improbables. Sabreur moyen, il compte bien réussir dans la vie même si ses atouts sont limités. Dégoûtant par la forme dont il obtient sa progression, il n'en reste pas moins un personnage des plus intéressants. Car sans compter sur la pléiade de sabreurs et autres manieurs d'armes à la force titanesque, sans dépasser les limites d'une réalité écorchée. Le Japon médiéval est représenté à sa juste valeur mais l'essentiel de l'oeuvre tient dans ses combats sans fin qui s'étalent sur plusieurs volumes. Agaçant parfois, le rythme est pourtant intense et on ne s'ennuie pas une seconde. Les jeux de regards rappellent les westerns si ce n'est l'attirail avec lesquels se battent les samouraïs. Les lames sont parfaitement représentées et proportionnées, somptueuses de réalisme, tout comme les autres armes croisées (bô, chaîne lestée, cimeterre...). Du beau travail.

En toile de fond, les chassés croisés entre les deux amis prennent une tournure inattendue, le lâche contre le fort. Deux hommes aussi différents dans tout ce qu'ils entreprennent qu'ils auraient voulu obtenir ce que l'autre possèdent. Le contraste en devient saisissant : si Miyamoto progresse, Matahachi s'enfonce (la réciproque n'existant pas). Il convient de rajouter que les personnages secondaires donne un véritable sentiment de saga. Fouillés et prenant véritablement part à l'histoire, les seconds rôles exercent un intérêt supplémentaire non négligeable. Certains en deviennent marquants comme la mère de Matahachi qui voue une haine intense à Takezo ou le bonze adepte des bonnes paroles qu'il est incapable de mettre lui-même en application. Chacun intervient et redonne un nouvel élan par sa seule apparition à des histoires qui semblent se terminer.

Slam samouraïs

Ah, Takehiko Inoue ! Les magnifiques derniers volumes de Slam Dunk laissaient augurer du meilleur pour sa seconde série à paraître, chez Tonkam cette fois-ci, et le talent du mangaka se confirme à coups de portraits brossés dans ceux de la lignée de l'époque. Le trait assuré et mûr d'Inoue glorifie ses personnages avec une part importante accordée au regard. Inoue se rate peu mais sur quelques cases de suite sur un ou deux volumes, le dessin reste tout de même l'un des plus performants actuellement mis en valeur par un découpage dynamique. Les premières planches sont colorées à l'aquarelle, le dessin ne perd pas son éclat mais ceci a un prix et le volume est loin d'être donné même si l'édition est d'excellente facture. Même quelques planches trop sombres ne gâchent pas certaines phases importantes lors de la lecture. Par contre, le manga s'essouffle un peu à partir du quatorzième volume en proposant un intermède de plusieurs volumes mettant aux prises un nouveau personnage inédit. Les dialogues déjà peu nombreux disparaissent presque complètement, l'histoire s'endort un peu mais le travail d'Inoue est une adaptation remarquable de l'oeuvre originale.

Vagabond est devenu un incontournable dans le seinen manga de samouraï - et le manga tout court - au même titre que Lone Wolf & Cub et Satsuma, laissant encore de belles perspectives à Inoue de tutoyer les étoiles de plus près, même si l'histoire traîne avec quelques combats interminables. Moins profond que les deux exemples cités, Vagabond touche à la perfection côté dessin avec la patte d'un mangaka qui n'en finit plus de confirmer tout son potentiel, en se démarquant dans un genre foncièrement plus compliqué.