Le plaisir de voir les mangas débarquer en force depuis quelques temps permet de découvrir la culture japonaise sous toutes ses formes et parfois à travers une violence tant décriée par certaines associations. Pourtant, même si cette violence ne constitue qu'une infime part de la production nippone, elle enfouit derrière elle des trésors bourrés d'intelligence et de subtilité. Alors quand une maison d'édition avisée comme Asuka nous fait le plaisir de (ré)éditer certaines oeuvres d'un mangaka de légende, le bonheur ressenti est sans commune mesure... Même s'il est bien vu, le projet est risqué, c'est pourquoi le début de l'oeuvre est précédée d'un avertissement qui a le mérité d'être clair : le manga tient à respecter l'oeuvre du maître dans ses moindres détails. Réussite ou raté ? En tout cas, l'oeuvre d'Osamu Tezuka est entre mes mains. Premières impressions sur Nanairo Inko, L'Ara aux sept couleurs...
Gentleman cambrioleur

Nanairo InkoL'ara aux sept couleurs est un comédien de théâtre surdoué qui ne joue que des remplacements d'un soir car sa véritable activité est de dérober monts et merveilles aux plus fortunés. Même si elle est réelle, sa passion pour le théâtre n'est qu'une façade qui permet à ses complices de profiter de l'attention des spectateurs pour dévaliser colliers et joyaux. Caché derrière un masque, le visage du subtil cambrioleur reste inconnu de tous surtout de Mariko Senri, l'inspectrice chargée de démontrer qu'il est coupable de plusieurs méfaits au cours des représentations. Cependant elle n'y parvient jamais car la ruse de l'acteur est sans pareil, ne laissant aucune trace possible pour l'accuser. Immédiatement, Arsène Lupin apparaît dans nos esprits comme un point de comparaison possible et il est vrai qu'avec ces éléments la ressemblance entre les deux escrocs devient de plus en plus flagrante au fur et à mesure du déroulement des chapitres.
Réduire le rôle du personnage principal à cette fonction de gentleman cambrioleur est peu flatteuse car l'ara aux sept couleurs est avant tout un humaniste qui rend service aux personnages secondaires en changeant s'apparence. Par pure dévotion ou sous la contrainte, il accepte tous les rôles, mêmes les plus ingrats pour son talent artistique, dans le but de donner des leçons de vie. Quelque soit la situation, le héros parvient à s'en tirer avec les honneurs mais le grand intérêt du scénario se trouve dans l'expérimentation entre la reproduction de la vie sur les planches en rapport avec le scénario du chapitre.
En effet, cette expérimentation passe nécessairement par le déroulement d'une pièce de théâtre qui fait subtilement intervenir des éléments propres à l'art scénique qui se confondent avec la culture thétrale de Osamu Tezuka. Le parallèle entre une pièce mondialement connue (Hamlet de Shakespeare, Le Procureur Général de Gogol, etc...) et l'histoire principale prennent la même tournure. La reproduction du drame est parfaite et pour peu qu'on connaisse la pièce en question, l'auteur parvient quand même à nous surprendre en l'adaptant au contexte.
Une oeuvre empreinte d'humanisme
Considéré comme le père du manga actuel, Tezuka (Astro Boy, Ayako, l'Histoire des Trois Adolf, Black Jack) réalise à travers ce manga un véritable éloge du théâtre. N'hésitant pas à montrer qu'il s'en est fortement inspiré pour son scénario, c'est surtout le côté parallèle avec l'histoire et la chute de celle-ci qui deviennent intéressant. Les histoires peuvent paraître parfois un peu niaises et pleines de bons sentiments mais toute l'oeuvre du profond humaniste, qui se cache derrière Tezuka, se répercute de manière directe à travers les différentes histoires courtes qui composent le manga. Par ailleurs, de nombreuses références à plusieurs autres genres que le théâtre comme le cinéma (Psycho de Hitchkock), les séries TV (Wonder Woman) ou même les propres oeuvres de Tezuka (Astro Boy), viennent s'insérer tels des clins d'oeils sympathiques au genre.
Bien que le tout date, les maigres souvenirs qui me restent de l'animation d'Astro Boy me rappellent qu'une certaine magie se dégageait tout de même des histoires et vingt années plus tard, le trait du prestidigitateur Tezuka arrive encore à retranscrire bon nombre d'émotions. Bien sûr, les moyens d'aujourd'hui ne sont plus semblables à ceux de l'époque, cependant le manga a plutôt bien vieilli dans son ensemble. Les cases sont travaillées, les émotions des personnages sont expressives, même si peu diverses, et un fort manichéisme est visible. Les différents personnages des histoires courtes sont à l'origine de la représentation des « méchants » caricaturaux visibles dans les shônens d'aujourd'hui.
Les cinq premières pages en couleur, comme un bonus qui s'admire somptueusement, ne font pas regretter le choix du format bunko proposé par Asuka. En effet, le choix est bizarre car s'il tient bien en main, tourner les pages se révèle plus complexe et moins agréable qu'avec le format préférentiel du manga en Europe. Le découpage est quant à lui assez simple mais s'adapte au rythme des histoires courtes déjà présentes dans Black Jack. Quelques fautes d' « eaurtaugraf » viennent aussi perturber la lecture, assez dérangeant pour un premier volume qui se voulait parfait dans ce sens.
Un bon Tezuka mais sans doute pas le meilleur de ce que le maître peut nous offrir. En attendant, on se contentera amplement de celui-ci qui donne déjà beaucoup de plaisir dans son déroulement et ses parallèles même si c'est un peu moins vrai au niveau de l'édition.
juro []

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