« Ce que j'ai cherché à exprimer dans mes oeuvres tient tout entier dans le message suivant : aimez toutes les créatures ! Aimez tous ce qui est vivant. »
Osamu Tezuka
Tezuka est surnommé le Dieu du manga, son père fondateur. Ce surnom, est tout ce qu'il y a de plus logique et personne, je le pense, ne s'hasarderait un jour à le contester.
Avec plus de 400 volumes et 150 000 pages à son actif, Tezuka a, rappelons-le, aussi contribué dans une grande mesure au développement de l'animation japonaise. A n'en pas douter, le manga et l'anime ne seraient pas ce qu'ils sont aujourd'hui sans lui.

AyakoSi Ayako n'est pas son oeuvre maîtresse, ni la plus connue, pourtant c'est très certainement une de ses oeuvres les plus abouties, les plus réussies. Ecrite entre 1972 et 1973, au même moment que les débuts des séries Blackjack et Bouddha, Ayako se montre encore plus que ses autres séries comme un récit adulte et mature où Tezuka nous démontre une fois de plus son génie.
Tout commence en ce début d'année 1949, Jiro Tengé : ancien prisonnier de guerre devenu agent double travaillant pour les forces américaines d'occupation, est rapatrié. Il retrouve alors sa famille de riches et notables propriétaires terriens bien changée. Jiro Tengé va alors au fur et à mesure se rendre compte qu'il est loin d'être le seul membre de la famille à avoir des secrets et surtout que sa trahison envers son pays est loin d'être le pire crime commis par sa famille.
C'est dans un contexte politique et économique difficile, dans l'immédiat de l'après seconde guerre mondiale que le drame de cette famille va se jouer...
Ayako...aux frontières du réel.
Pour qui déciderait de lire Ayako par hasard, le choc risque d'être plutôt violent. En effet, derrière les couvertures simples et épurées, se cache un manga dont l'histoire est sombre, cruelle et sans concession. Tezuka, pour nous conter l'histoire de Ayako décide de nous plonger dans un Japon désemparé après la défaite de la seconde guerre mondiale suite aux deux explosions des bombes atomiques. Le Japon est alors aux mains de l'occupant (les Etats- Unis) qui impose un grand nombre de réformes dans un but dit de « démocratisation » du pays. Le Japon meurtrie est alors en pleine crise. C'est donc cette période particulière de l'histoire japonaise qui sert de toile de fond à cette nouvelle série de Tezuka. En outre, Tezuka va pousser l'idée encore plus loin. Ainsi, les réformes vont avoir un grand rôle dans l'histoire et vont être en quelques sortes les éléments déclencheurs de la folie de la famille Tengé. En effet, la réforme agraire oblige les grands propriétaires terriens (comme les Tengé) à céder une grande partie de leurs terres. Entraînant donc logiquement une grande perte de revenus pour la famille d'une part, mais aussi de puissance et de notoriété et surtout un grand problème à venir concernant la division de l'héritage. Tezuka se sert aussi de la réforme des chemins de fers, qui a entraîné des milliers de licenciements, des grèves et manifestations dans tous le pays, pour lancer l'histoire et en faire un fil rouge tout au long du récit. Enfin, notons que si tous les personnages ne sont pas réels (rappelons que nous sommes dans un fiction), bon nombre d'entre eux ont soit existés (Mac Arthur, Shigeru Yoshida, Willoughby...), soit été inspirés de personnages réels (Naoyuki Shinokawa...). Des événements suivent ce même raisonnement comme les accidents de chemins de fers par exemple.
Ayako...Notre belle famille.
Ayako, bien qu'étant une oeuvre courte pour un manga, vu qu'elle ne fait que 3 volumes pour environ 500 pages, se présente pourtant sous forme d'une saga, l'histoire de la famille Tengé. Dans cette série, Tezuka nous dévoile une fois de plus son immense talent pour mettre en scènes une grande galerie de personnages. Et pourtant, malgré leur nombre important, l'auteur ne cesse d'étonner le lecteur au fil de la lecture par la complexité des protagonistes. Chaque personnage ici n'est pas la par hasard et sert à l'intrigue et au développement de l'histoire. Du personnage secondaire à Ayako, chacun est parfaitement construit, toujours loin des stéréotypes en vigueur. Tezuka peaufine avec méticulosité son travail. Encore plus ici très certainement où les relations entre les membres est d'une importance capitale.
Ayako est une série bluffante. Mi-réelle, mi-fiction, le lecteur est pris des les premiers événements dans les filets du mangaka. Les relations entre les personnages, au coeur de l'histoire se montrent plus compliquées qu'il n'y parait. De plus, les secrets et le comportement de chaque protagoniste choquant, écoeurant même, renforcent les qualités de cette série. Les révélations tombent, les personnages se dévoilent, révèlent leur vraie nature.
Enfin, c'est dans la durée que cette série se révèle aussi être une réussite. En effet, le mangaka arrive avec aisance à raconter cette histoire sur une période longue de plus de 20 ans. Ayako est ainsi remarquablement bien fait car Tezuka arrive à éviter tous les écueils d'un récit construit dans le temps. L'auteur sait montrer l'essentiel, éviter les longueurs sans pour autant trop résumer.
Ayako...une tragédie humaine
Si il y a quelque chose de particulier dans Ayako c'est bien le comportement des protagonistes de l'histoire. Ainsi, il n'y a pas réellement de méchants et de gentils, Tezuka brouille les pistes. On a « simplement » des êtres qui, chacun leur tour, vont montrer les pires aspects de l'Homme : cupidité, fierté...Au final, ces mêmes personnages se retrouvent complètement déshumanisés. Au milieu de ces animaux, pourtant survit un être humain : Ayako. Sacrifiée par sa famille, emprisonné dans une remise pendant plus de 10 ans sans voir le jour, Ayako est montrée comme l'antipode du reste de la famille. Enfermée, elle n'est pas corrompue par le système. Elle incarne l'innocence même. Dans la peau d'une femme, elle a pourtant la pureté d'un enfant.
Ayako ne s'arrête pas là. La longueur de l'histoire permet à Tezuka d'aborder de nombreux thèmes. L'oeuvre, outre de nous présenter cette période floue du Japon de l'après guerre, sert à Tezuka à dénoncer les nombreux excès et travers humains.
Ainsi, bien avant MW, Tezuka proposait déjà une oeuvre sans complaisance et très crue. Loin des histoires sans fond ni réflexion, Ayako confirme la virtuosité de l'auteur.
Djak []

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