Déjà salué par la critique pour ses fabuleuses histoires s'illustrant à travers de nombreux genres aussi différents que variés, Jirô Taniguchi s'était attaqué à des oeuvres historiques (Kaze No Shô, le Livre du Vent), passionnantes (Le Sommet des Dieux) ou aux instincts meurtriers (Benkei in New York). Bien d'autres auraient le mérite d'être cités comme Le Journal de Mon Père ou L' Homme qui Marche qui montre un talent réel pour l'écriture en plus de son dessin car elles sont réalisées en solitaire au contraire des précédentes.
La portée de ses créations est empreinte de sentiments ambigus mettant en scène des personnages aux sentiments troublés qui sont souvent à la recherche d'une identité ou à la poursuite d'un rêve impossible. Teinté d'une pointe de nostalgie, la remémoration du passé est une constante dans l'ensemble de l'oeuvre de Taniguchi qui prend aussi place dans Quartier Lointain. Lauréat du prix Alph Art du scénario lors du festival de la bande dessiné d'Angoulême en 2003, l'oeuvre de l'auteur en vogue du moment a reçu plus que des éloges de la part des spécialistes. Et quand on sait que le mangaka s'attache à ne pas se coller d'étiquette en reprenant rarement les mêmes thèmes, on ne peut que saliver devant la couverture.
Dans la peau de... moi-même

Quartier LointainHiroshi Nakahara, cadre de quarante huit ans, rentre d'un déplacement arrosé à Kyoto pour rejoindre sa femme et ses deux filles mais son retour rapide en train est compromis après qu'il se soit trompé dans le choix du quai qui l'embarque directement vers sa ville natale, Kurayoshi. Cette ville, il voulait l'oublier et tant qu'à faire ne plus jamais y poser un pied mais le destin va tout changer. Arrivé, Hiroshi n'a plus qu'une idée : repartir ! Malheureusement, le prochain train ne passera que dans deux heures, le temps de redécouvrir Kurayoshi mais le temps a contribué à modifier l'urbanisme de la ville. La nostalgie ne peut même plus jouer un rôle positif dans ce retour inopiné : maison et autres lieux de vie, amitiés et connaissances... tout est méconnaissable à ses yeux. En territoire inconnu, la fuite est alors la seule solution.
Ses pas le portent encore un peu plus loin et plus précisément devant le cimetière, dernière demeure de sa défunte mère. Se recueillir c'est se souvenir, se poser des questions et finalement faire le vide dans sa tête pour chercher des réponses sur le thème de la vie. Et justement, la vie d'Hiroshi a été marqué d'interrogations auxquelles peu de réponses ont été apporté et notamment à propos du départ de son père du domicile familial. Sans raison, cet événement reste en travers de la gorge d'Hiroshi qui n'a jamais cherché depuis à savoir ce qu'il était advenu de son géniteur. Chassant ses idées noires, il ne reste plus qu'à prier et fermer les yeux...
En un instant tout peut changer et les globes oculaires du salarié n'y croit pas quand il se retrouve dans la peau d'un lycéen qui n'est autre que... lui-même à l'âge de quatorze ans. Retour dans le passé, réalité parallèle ou rêve dont il ne peut se réveiller ? Les indices sont maigres mais le paysage est d'époque, les personnes reconnues et surtout sa famille est au complet. La nostalgie reprend ses droits car tout est exactement comme dans l'enfance du héros et après vérification, détail par détail, le quotidien de la vie familiale lui fait couler quelques larmes, la chance de revivre son passé est réelle. Condamné à revivre son adolescence, plusieurs questions se posent à Hiroshi : a-t-il le droit de modifier son passé ? Les amourettes d'adolescent sont-elles permises pour un homme marié ? Peut-il empêcher le départ de son père ?
Par ailleurs, lors de certaines de ses nuits, Hiroshi est aussi sujet à entrevoir quelques morceaux concernant la vie actuelle de sa famille dont il ne cesse de s'éloigner par son travail. Le parallèle avec la vie de son propre père se fait petit à petit et au fur et à mesure, Taniguchi nous embarque dans un scénario dont on semble connaître le dénouement mais qui étonne souvent par des rebondissements minutieusement calculés.
La vie est un long fleuve (pas si) tranquille
La première qualité de Quartier Lointain consiste en la narration et la réflexion créés par le mangaka. Hiroshi agit et analyse ses sentiments à la fois comme un adolescent mais aussi comme un adulte mûr, ce qui donne des questions intéressantes dans cette période d'âge ingrat. La dualité de son esprit rend le personnage attachant car il passe d'un caractère sans vagues à un autre beaucoup plus mature. La constatation se réalise tout au long du manga et chaque situation nouvelle à laquelle Hiroshi est exposée se révèle être un petit régal. De plus, connaissant l'avenir, le héros possède à chaque fois une longueur d'avance par l'expérience de ses quarante huit ans surprenant chaque fois ses interlocuteurs.
Le dessin de Taniguchi est souvent qualifié par l'adjectif « figé » et c'est certainement dans Quartier Lointain que cette critique est la plus vraie. De nombreuses scènes laissent au personnage un caractère singulier parfois surprenant. Cependant, le trait de Taniguchi s'adapte bien à la pensée dégagée dans l'oeuvre allant même jusqu'à l'excellence lors des représentations de paysages (donc des scènes figées). Le soin apporté à Quartier Lointain se retrouve aussi au niveau du remplissage avec beaucoup de détails. Autre bémol : par rapport à d'autres de ses oeuvres comme Le Sommet des Dieux, le nombre de ses représentations est légèrement moins important. Ce n'est pas vraiment un point négatif mais on attend tellement de Taniguchi qu'on ne peut attendre que la perfection à chaque fois... cette fois-ci, on y est presque.
L'idée de base n'est pas forcément révolutionnaire mais l'adolescent qui avait énormément de regrets en entrant dans la vie adulte avec le sentiment d'avoir gâché une partie de sa jeunesse et qui se voit offrir une nouvelle opportunité de revivre cette période va radicalement changer la vie du "salaryman" presque cinquantenaire.
Un petit conte doux et cruel d'une vie qui s'illustre sobrement, évitant la candeur de l'enfance et privilégiant un point de vue objectif.
Dans la veine de ses autres oeuvres, Jirô Taniguchi réussit à prouver sa double qualité marquée par le fait de proposer un scénario qui prend le pas sur ses dessins pour une fois mais rendant Quartier Lointain aussi passionnant que les autres oeuvres de son répertoire graphique. Un manga proposant un genre différent moins marqué par les superbes représentations mais par un scénario étoffé de souvenirs et de réflexions intenses faisant le parallèle entre la vie et les désirs des pères de famille d'hier et d'aujourd'hui. C'est tout un art de mettre en place un final à la fois prévisible mais qui parvient à rebondir dans les tous derniers instants avec brio, ce qui permet d'affimrer que Quartier Lointain est une réussite.
juro []

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