En 1993, le studio Madhouse productions adapte le premier manga écrit par Yoshiaki Kawajiri, Jubei Ninpucho (alias Ninja Scroll) afin d'en faire un film d'animation, en lui confiant l'écriture du scénario et la réalisation. Celui-ci est en effet un réalisateur déjà bien connu au Japon pour ses idées ambitieuses en termes de technicité visuelle traditionnelle (n'utilise jamais d'images de synthèse) et ses films qui ne passent pas inaperçus, notamment le très apprécié Wicked City sorti en 1987, avant de s'improviser mangaka avec Ninja Scroll. Propulsé par le succès du film, il retourne ensuite à ses premières amours pour se tourner complètement vers le monde de l'animation, notamment en tant que character designer, directeur de l'animation puis réalisateur (Vampire Hunter D : Bloodlust, une participation dans Animatrix), mais ceci est une autre histoire.
Revenons à nos ninjas, et au scénario : une grave épidémie touche le village de Shimoda, cependant son origine semble mystérieuse, et un groupe de bandits inconnus a été aperçu quittant le village dans la nuit. Un groupe de soldats, les ninjas Koga, est alors chargé par le seigneur de la région d'aller enquêter sur place. Pris en embuscade, ils sont presque totalement décimés par un démon très puissant, et seule une belle jeune femme, Kagero, parvient à en réchapper. Elle est sauvée par un ninja errant, Kibagami Jubei, qui va se trouver embarqué malgré lui dans cet imbroglio au cours duquel il va devoir affronter les serviteurs du Shogun des Ombres...

Première édition dvd (c) Manga VidéoNinja Scroll allie avec délice le charme désuet des vieux films d'animation (ceux qui avaient encore une âme à la place d'une débauche d'images de synthèse, et des personnages aux caractères bien trempés) aux mythes et légendes des ninjas. Au programme : action, fantastique, créatures improbables, sorcellerie, combats très sanglants voire carrément gore la plupart du temps, et scènes de sexe assez crues. Soyez prévenus, ce film n'est pas pour les enfants, mais pour un public d'adolescents ou d'adultes à la recherche d'adrénaline, d'hémoglobine et d'aventure.
L'animation, classique et efficace, est servie par des dessins très réussis, avec une exquise précision dans les détails pour donner vie à un monde à la fois pitorresque et inquiétant, symbolisé par les paysages superbes et la végétation dangereuse et envahissante des terrains accidentés de l'intérieur du Japon, très bien reproduits. Le character design est très personnel, présentant des visages assez géométriques et rugueux, avec un résultat magnifique en ce qui concerne les femmes et les protagonistes, aux traits pleins de finesse, tandis que les figurants sont affublés de visages semblables et quelconques, mais jamais négligés. On peut tout de même remarquer quelques expressions du visage trop figées ou ridicules (à cause des yeux qui sont mal centrés), mais rien de vraiment dérangeant ou désagréable. Les silhouettes, élancées et sveltes, rappellent un peu le trait gracile et féminin des personnages dessinés par Sachiko Kamimura pour City Hunter, ce qui correspond en gros au meilleur niveau de l'époque en termes d'animation et de fluidités des corps et des mouvements (on retrouve les mêmes silhouettes frêles et fines dans Vampire Hunter D : Bloodlust ainsi que la même préposée au character design, Yutaka Minowa). On le ressent d'ailleurs vraiment dans les combats, hallucinants de vitesse et de violence, parfaitement orchestrés, très inventifs et originaux (car mettant en scène à la fois des personnages aux pouvoirs et apparences variées et toutes les techniques de combats et les ruses des ninjas qui fascinent toujours autant notre imaginaire), un vrai régal.
Pour compléter ce ballet de violence et d'action, la musique, tantôt orchestrale et prenante, tantôt mystérieuse et bercée par des sonorités classiques, cordes et percussions japonaises, à l'effet hypnotique. Toute la bande-son est vraiment rythmée, utilisée pour souligner la rapidité des scènes de combat et assombrir une atmosphère d'ensemble déjà très angoissante, cauchemardesque et démoniaque.
Les clés du film : la création d'une atmosphère
Dès les premiers instants, le script nous fait découvrir un monde dominé par l'avidité et la loi du plus fort, une histoire classique mélant vengeance, complots et luttes intestines pour le pouvoir, plus que communes à l'époque du Japon féodal. Ce qui fait le succès de Ninja Scroll repose bien entendu sur l'incroyable empathie créée par l'envergure de l'imaginaire évoqué par tout l'univers fantastique et énigmatique propre aux ninjas, ces combattants surentraînés aux pouvoirs surhumains.
Chaque étape du voyage de Jubei est parsemée de périls innombrables et de surprises de taille, qui rendent chaque minute du film captivante tant les combats, rebondissements et retournements de situation sont profusion.
Les dialogues sont savoureux, bourrés de répliques inoubliables, les personnages sont bien caractérisés et certains sont passionnants, du moine espion à l'abject Yurimaru en passant par Kagero la femme ninja fatale, on est heureux de retrouver le bad guy effeminé et immaculé à la voix doucereuse et le vieux sage à la peau parcheminée et à l'humour déconcertant (un papy aussi tordu et barbant que Yoda dans Star Wars). N'oublions pas notre héros, Jubei, le vagabond à la logique implacable, en beaucoup moins silencieux qu'un Kenshin, mais armé d'un katana encore plus mortellement tranchant. A première vue, c'est un asocial renfermé et taciturne, un solitaire qui se soucie peu du lendemain et ne se fait qu'une chose, se battre. On découvre pourtant progressivement un personnage riche et complexe, dragueur et humoriste à ses heures, et surtout toujours prêt à se sacrifier, se jetant à l'aventure avec témérité sans se soucier des conséquences et s'enfonçant encore un peu plus dans les problèmes à chaque fois qu'il en sort. Son passé, qu'il soit douteux ou glorieux, jouera un rôle dans le film, mais bon cela on s'en doutait.
Une histoire d'amour déchirante vient finir d'habiter ce film viscéral, sombre et violent, et compléter une once de contexte historique,la lutte interminable entre les légendaires clans Tokugawa et Toyotomi pour gouverner le Japon de l'ère Sengoku au 15ème siècle (le même contexte est repris dans le film Azumi en 2003, où l'on retrouve ce pays rural traumatisé par les bandits de grand chemin et les guerres claniques).
Ninja Scroll réunit donc tous les ingrédients d'un film culte, propice à la création de sa mythologie propre, et il faut savoir ne pas s'arrêter à la simple notion de crédibilité pour apprécier cette oeuvre, que dis-je ce chef-d'oeuvre, et se laisser envahir par l'esprit mythique et le second degré subtil qui s'en dégagent. Celui-ci est en effet tel l'esprit des ninjas, cynique et manipulateur, furtif et sombre.
Regardez-le, regardez-le, regardez-le, c'est vraiment un film à ne pas rater, un style unique à dévorer pour le plaisir des yeux et des oreilles.
Kurono-kun []

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