10/10Le Tombeau des Lucioles

/ Critique - écrit par juro, le 05/05/2005
Notre verdict : 10/10 - Tombé pour le tombeau (Ecrivez votre critique)

Au beau milieu du chaos, qu'est-ce qu'un drame humain ? Isao Takahata réalise son chef d'oeuvre absolu en abordant très sensiblement l'horreur de la guerre à travers l'exemple d'un couple fraternel uni comme jamais. Entre peur et souffrance, le quotidien non édulcoré de deux enfants non préparés aux terribles événements d'un atroce massacre est criant de vérité et révoltant. L'impuissance d'une nation et la détresse d'une population victime du résultat sanglant de la victoire américaine sur le sol japonais sont d'autant mieux retranscrites qu'elles ne sont évoquées que par bribes. C'est la justesse des propos de Takahata à travers ses deux personnages principaux et le désintérêt du conflit au profit du drame humain qui fait la grandeur du film. Car, Le Tombeau des Lucioles (Hotaru No Taka) est avant tout une histoire parallèle à l'Histoire, un point de vue extrêmement réaliste et critique sur la condition japonaise durant l'effort de guerre mais surtout désintéressé de tout nationalisme pour accentuer l'intérêt sur une relation familiale inébranlable.

"La nuit du 21 septembre 1945, je suis mort."

Par cette simple phrase du narrateur, le drame suivant est annoncé. Seita est adossé à un pilier, plus mort que vivant, et il se souvient du temps pas si lointain où sa jeune soeur était encore vivante, il y a un mois, c'est-à-dire une éternité... Durant l'été 1945, Kobe est en feu suite aux bombardements, Seita (14 ans) et Setsuko (4 ans) fuient à l'abri sur les derniers conseils d'une mère aimante. Désormais dépourvus de toutes ressources, les deux nouveaux orphelins vont résider chez leur tante mais rapidement devenus une gêne, ils décident de s'aménager un abri confortable dans un bunker, à proximité d'un point d'eau. Aux premiers jours heureux remplis d'expériences nouvelles et de repas équilibrés, va bientôt succéder le contrecoup fait de souffrance, de privations et de décisions amorales. Dans un pays qui manque de tout, quelle est la place de deux vies considérées comme inutiles ? En marge de la société de l'époque, vivre et être autonome représente le véritable défi de deux enfants obligés de grandir trop vite... Le Tombeau des Lucioles, un chef d'oeuvre d'une tristesse infinie.

Tiré du récit autobiographique de Akiyuki Nosaka, La Tombe des Lucioles (1967), le film d'Isao Takahata nous embarque dans un voyage où les sentiments se confondent. La première partie du film nous montre Kobé en flammes, exemple-type d'un pays sans espoir ni ressources. Aux yeux des enfants, la vérité saute : leur mère protectrice disparue, les voici confrontés à la dure réalité. C'est en trop pour Setsuko mais Seita use d'ingéniosité et d'astuce pour faire oublier les difficultés quotidiennes. La deuxième partie illustre à souhait cette idée en menant le spectateur dans un voyage magnifique aux abords de la nature. La magie prend et le spectateur devient un Setsuko transporté par les découvertes faites de rires et d'amusements, oubliant le terrifiant contexte. Un contexte qui reviendra lors du dénouement... et quel dénouement !

Courage, le maître mot

Lucioles, sublimes insectes éphémères, signes annonciateurs d'une mort inévitable. Brillants de mille feux aux plus beaux moments de la nuit mais tristement revenus à la réalité le jour, elles sont le portrait craché de la vie éphémère de Setsuko. La pauvre petite fille qui éprouve une peur chronique des privations de bonbons cache en fait un grand courage devant le drame qu'elle se résoud à accepter petit à petit, devenir orpheline et surtout dépendante de son frère. Si ses premières réactions correspondent à l'égocentrisme caractéristique de son âge, sa volonté de ne pas trop se plaindre et de devenir une véritable femme en gardant leur taudis propre et rangé relève du courage le plus pur mais aussi d'une absolue confiance en son frère pour arranger la situation globale, une confiance qui fait d'elle une femme avant l'heure. Pendant les trois quarts du film, le spectateur mise sur l'innocence totale de la réalité dans laquelle Setsuko ne cesse de s'enfoncer mais ce n'est que poudre aux yeux ! La petite fille trompe son monde, elle ne désire pas inquiéter plus son frère et lui causer de nouveaux tracas. Elle a décidé d'accepter son misérable sort, elle a décidé de se laisser mourir. La guerre lui a gâché sa jeunesse, sa vie, elle l'a déjà compris et préfère y renoncer. Son sacrifice tend à faciliter la vie de son aîné qui ne le comprendra jamais car elle n'a jamais eu les mots pour lui dire. Setsuko est aussi certainement l'auteur du passage le plus émouvant lorsqu'elle annonce avoir compris le sort de sa mère.

Si les apparences trompeuses auraient pu désigner Setsuko, le plus malheureux est certainement Seita. Préservant sa soeur, il prend sur lui et assume ses responsabilités. Même s'il est parfois un peu le stéréotype du jeune garçon courageux que les auteurs nippons d'après guerre développaient, ses côtés faibles le rendent aussi touchant que sa petite soeur. Sa constante impuissance à révéler la vérité et sa peur de faire face à la réalité se traduisent par une préférence pour la création d'un monde parallèle dans le but d'amuser et faire oublier les inquiétudes de leur sort à sa soeur. Un courage différent, plus improvisé, car prendre les décisions pour deux par ces temps de guerre relève aussi bien d'une inconscience dont il ne verra les conséquences se dégrader que beaucoup trop tard. Un peu comme Roberto Begnini dans La Vie est Belle, Seita est le clown qui doit éviter que sa soeur ne tombe dans les ténèbres trop proches. La scène des lucioles est certainement sa plus belle réussite vis-à-vis de sa soeur.

TomBEAU

Comme son illustre collègue Hayao Miyazaki, Isao Takahata aura réussi à bouleverser un public absolument pas préparé à voir ce déluge d'émotion. Si lors de sa sortie française, les résultats furent plutôt décevants, Le Tombeau des Lucioles a acquis une forte notoriété depuis. Alliant un scénario extrême à une technique parfaite, son succès est total. La réalisation de Takahata est exemplaire, faite de sobriété et de plans mettant en valeur les personnages. Tout comme les décors, le chara design est réaliste, sans excès, en un mot : juste. Le doublage français est bon car il conserve l'émotion alors que l'OST de Yoshio Mamiya est une sorte de triomphe à la mélancolie et au drame.

Que peut-on regretter au sujet du Tombeau des Lucioles ? A mon humble avis, pas grand-chose car même en le revoyant sans cesse, le message et toujours porteur et l'envie d'aider les personnages à sortir de cette infâme torture toujours un peu plus présente, un véritable réquisitoire pour l'humanité. Un déchirement tellement beau techniquement que ce film subtil restera certainement encore longtemps comme l'un des plus beaux de la japanimation contemporaine. Et si vous versez une larmichette en visionnant cette oeuvre somptueuse, ce ne sera peut-être pas seulement à cause d'une poussière dans l'oeil...