8.5/10Jin Roh : la brigade des loups

/ Critique - écrit par Jade, le 21/06/2004
Notre verdict : 8.5/10 - pour ceux qui ont les crocs (Ecrivez votre critique)

Tags : film jin roh animation video brigade loups

Cet ancien projet du très prolifique Mamoru Oshii fut abandonné et délégué au tout jeune Hiroyuki Okuira, s'étant distingué en tant qu'animateur sur la réalisation de Ghost in the Shell, entre autres. Jin Roh se rattache à la lignée du cinéma d'animation nippon des années 80-90 par ses propos sombres et sa vision négative de l'avenir. Pourtant, Okuira a su insuffler à son oeuvre tant d'individualité qu'il serait déplacé de l'assimiler à un pseudo-Akira.

LA OSHII TOUCH

Le contexte géopolitique dans Jin Roh est très développé et jouera un rôle majeur dans l'intrigue. L'histoire se déroule dans un Japon d'après-guerre où la tutelle américaine n'existe pas, et où règne un état totalitaire. Kazuki Fusé, jeune héros de l'histoire est membre de la division Panzer (l'infanterie) de la Pozem, une cellule mise en place pour lutter contre des groupuscules de résistance dont la très puissante "Secte". Cette organisation criminelle recrute et utilise des "chaperons rouges", des jeunes enfants et des femmes destinés à transporter des bombes à des alliés terroristes. C'est lors d'une émeute que Fuzé tombe nez-à-nez avec l'un de ces chaperons. Face à la jeune demoiselle qu'il doit tuer, Kazuki hésite, et cet instant d'hésitation permet à la fillette de se suicider en enclenchant la bombe qu'elle devait transporter. Sain et sauf, le soldat sera pourtant fortement bouleversé par l'expérience. Soumis à ses remords, il se liera plus tard d'amitié avec la soeur de la jeune fille morte.

Jin Roh concilie le contexte historique avec les aventures des deux personnages. En effet, si l'Etat est critiqué, ce n'est que dans la mesure où le film montre à quel point la démocratie telle que nous la vivons est pervertie. L'auditeur pourra retirer ce qu'il veut de ce qu'il voit des "magouilles" politiques menées par des hauts membres de l'armée. Les dignitaires responsables des "manipulations" ne sont pas motivés par des buts purement égoïstes et simplistes tels que la conquête du monde ou le pouvoir. Si leurs objectifs ne prennent pas en compte l'opinion publique, ils n'en divergent pas pour autant. Ce sont les hommes, imparfaits et faibles, qui font l'histoire. Voilà le message, s'il y en a un, que l'on pourra retirer de l'aspect purement "politique" de ce film. Jin Roh est surtout un film qui se penche sur la personnalité de son héros.

L'HOMME EST UN LOUP POUR L'HOMME

C'est à travers le personnage de Kazuki Fusé que cette phrase de Thomas Hobbes prend tout son sens. Fusé est un homme qui présente les caractéristiques psychologiques du loup telles que nous pouvons les concevoir. Il est solitaire, taciturne et peu habitué aux relations humaines. Sa rencontre avec la soeur de sa victime sera pour lui un premier contact vers la société. Fasciné par le monde qu'il découvre, Fusé se tournera vers la seule personne qui lui tende la main. Mais Fusé est comme un loup qui voudrait se mêler parmi les hommes : la cohabitation, et ce malgré tout les efforts possibles et imaginables est impossible. Le plus effrayant étant que la raison de cette incompatibilité des espèces provient de la nature même de Fusé. En tant que "loup", il ne peut espérer lutter contre son instinct de tueur, mis en valeur ici par son appartenance à un commando spécial. Le loup peut-il vivre avec le chaperon rouge, ou bien est-ce à cause de cette absurde envie que le chaperon mourra ? Sous cet aspect purement dramatique se cache une question existentielle : peut-on lutter contre sa propre nature ? L'homme a-t-il la force de volonté nécessaire pour se dépasser et changer ce qu'il est fondamentalement ? La réponse est ici catégoriquement négative. C'est en cela que Jin Roh est à mon goût un film profondément malsain. On s'identifie totalement au personnage de Fusé. Le voir faillir à ses aspirations les plus désespérées à quelque chose de très déstabilisant. En cela Jin Roh s'apparente à une tragédie antique.

Cet aspect malsain peut se retrouver dans l'aspect technique du film, avec certaines scènes mettant en scènes des corps tremblants sous l'impact répété de balles ou une scène de mise à mort plutôt effrayante. Cependant, la mise en scène sait rester sobre, et ce même dans les moments les plus violents. Les dessins sont de toute beauté, et la patte de maître Oshii se fait visible comme jamais, malgré des dessins de personnages un peu vieillissants. L'animation reste quant à elle exemplaire, encore selon nos standards actuels.
Un dernier mot sur la bande son, qui est à l'image du film, très sobre et troublante. Hajime Mizoguchi signe ici un chef-d'oeuvre musical incontestable, sachant se faire discret et puissant à la fois.

Jin Roh est un film très profond, dont toutes les subtilités ne surgissent pas à première vue. C'est néanmoins une valeur sûre de l'animation japonaise, et une de mes oeuvres préférées.