Princesse Kaguya. Un titre qui, associé au mot "shôjo", a tôt fait de se faire reléguer dans la catégorie manga froufroutant et niais. Ceux qui s'y connaissent un peu en culture nippone ne s'y arrêteront pas. En effet, Princesse Kaguya ou Kaguya Hime en japonais, est avant tout une très vieille légende du folklore japonais. Histoire d'une très belle princesse originaire de la Lune mais malheureusement exilée sur Terre. Comme dans toute fable, il existe plusieurs versions, la plus commune affirmant que la Princesse Kaguya a finalement pu revenir parmi les siens, sur la Lune. L'auteur s'inspire donc librement de ce récit traditionnel. Et comme le titre l'indique parfaitement, l'histoire gravite tout naturellement autour de cette légende. Mais le manga n'a en rien la saveur un peu fade d'un banal conte de fées...

Princesse KaguyaEn effet, la Princesse Kaguya de Reiko Shimizu n'a malheureusement pas pu retourner parmi les siens et fut donc condamnée à rester sur Terre, sur l'île Kabuchi, au large du Japon. Pour prolonger son existence, des prêtres lui sacrifient régulièrement un adolescent de seize ans. D'ailleurs, sur cette île, un "orphelinat" recueille des enfants qui, bien loin de se douter de ce qui les attendent, grandissent avec insouciance. Jusqu'au moment où ils se rendent compte de la supercherie lorsque, cachés dans les buissons, ils voient un de leurs amis décapités lors d'une cérémonie. Les orphelins ou plutôt les "sacrifiés" se dispersent et s'enfuient donc de l'île. Dix ans plus tard, nous retrouvons trois d'entre eux : Akira, Midori et Yui. Akira est un garçon manqué, sa beauté masculine lui attire les faveurs de sa bienfaitrice, Shoko, une artiste qui fait de la jeune fille son modèle et son amante. Akira accepte passivement la situation tandis que la fille légitime de Shoko, Mayu, souhaite elle aussi accaparer Akira d'une manière ou d'une autre. Le calvaire silencieux d'Akira prendra fin le jour où elle se fera kidnappée par Yui et Midori, ses amis d'enfance. Ils lui remémorent les faits survenus sur l'île dix ans plus tôt. Yui redoute ce qu'il appelle la malédiction de la Princesse Kaguya, étant donné que plusieurs des anciens sacrifiés ont été mystérieusement décapités à seize ans, malgré le fait qu'ils soient loin de l'île. Le petit groupe décide donc de s'inscrire à l'expédition prévue par les forces américaines sur l'île de leur enfance, afin d'y trouver des réponses à leurs questions. Mais malheureusement, tout ne se passe pas comme prévu et une atmosphère de complot s'installe lorsqu'ils découvrent que leur "accident" d'hélicoptère est en fait un coup monté par l'armée. Le piège se referme. Les seuls survivants, une dizaine (en plus d'Akira, Midori et Yui), étant majoritairement des anciens sacrifiés, on pourrait penser qu'un climat d'entraide et de sympathie régnerait au sein du groupe. Il n'en est rien, la survie prime sur les bons sentiments et bientôt des rivalités éclatent. Les plus faibles sont très vite la cible première, évidement. Ces jeunes adolescents se révèlent vite sous un jour surprenant et on découvre que chacun d'entre eux porte un lourd passé, ce qui ne fait pas d'eux des saints compatissants, bien loin de là. Prisonniers, nos personnages ne vont pas tarder à faire des découvertes sur l'île de leur enfance, la fameuse Princesse Kaguya et aussi sur leur double destinée...
Princesse Kaguya débute véritablement dans ce huis clos qu'est l'île des sacrifiés, là où se retrouvent une bonne dizaine d'adolescents en quête de réponses et surtout d'identité. Après un premier tome d'introduction intéressant qui nous mène tout doucement jusqu'à l'intrigue, chaque volume devient de plus en plus haletant, entremêlant habilement les genres. Horreur, mystère, aventure et fantastique pour ne citer qu'eux. Reiko Shimizu insuffle à son oeuvre une dimension unique, faisant de son shôjo un manga bien difficile à catégoriser tant les éléments stylistiques sont nombreux. Néanmoins, elle n'en oublie pas la part important des sentiments, ingrédient (parfois malheureusement trop) indispensable de tout shôjo. Mais si au début on ressent un certain malaise en étant perdu d'emblée face à un panel de sentiments plus ambigus les uns que les autres, on se rend finalement compte que cette ambiguïté devient un véritable atout. Princesse Kaguya n'est ni un yuri ni un yaoi mais un manga nous dépeignant les relations floues d'adolescents troublés et instables. Relations qui sont tout de même un point important du manga. Néanmoins, la dose amour/amitié est habilement distillé et passe plus en toile de fond qu'en élément source d'intrigue.
La force de Princesse Kaguya réside aussi dans le soin tout particulier apporté à la conception du caractère de nos protagonistes. Bien vite, on se rend compte que Reiko Shimizu ne s'est pas contenté de quelques lignes dans ses notes personnelles pour décrire la personnalité de ses héros. On a vraiment affaire à un travail poussé, chaque volume nous en donne la nette confirmation. Le trio Yui, Midori et Akira est peut-être relativement mis en avant la plupart du temps mais les autres survivants viennent tour à tour prendre leur importance méritée dans l'histoire. Les masques tombent, les secrets foisonnent, des alliances se font et se défont. Chacun d'entre eux révèlera un visage insoupçonné, au détour d'une parole ou d'une action totalement imprévisible. Même le plus insignifiant des personnages peut tout à fait nous surprendre.
Princesse Kaguya prend ses lettres de noblesse grâce au talent graphique de Reiko Shimizu, qui en vingt ans de carrière a eu le temps de faire ses armes et nous en fait profiter pleinement. Son trait pur, un peu froid au premier regard, est néanmoins incroyablement élégant. La mise en page est plutôt aérée, les décors se font rares, laissant place à des fonds blancs ou noirs. Les émotions diverses passent de manière très fluide sur les visages des personnages, l'humour quant à lui prend sa place à travers quelques caricatures en "SD". Les colorisations que l'on ne peut malheureusement apprécier que sur la couverture d'un tome sont là pour prouver et confirmer le talent de l'auteur, on en vient à regretter de ne pouvoir apprécier les quelques pages en couleur du manga. Enfin, les quelques défauts que l'on remarque dans un premier temps tendent à disparaître au fil des volumes, rappelons aussi que le trait de Reiko Shimizu a très bien vieilli, puisque le premier volume de Princesse Kaguya date tout de même de 1994.
En bref, Princesse Kaguya c'est d'abord un scénario incroyablement bien ficelé où les genres se mélangent subtilement. Ensuite un lot de personnages époustouflants offrant avec une personnalité des plus travaillées. Pour terminer, un dessin déstabilisant au début mais au final tout simplement superbe. Voilà les trois ingrédients qui doivent faire la réussite de tout manga mais que l'on trouve rarement réunis dans une même oeuvre.
Présenté ainsi, on pourrait croire que chacun pourrait trouver son compte dans la lecture de Princesse Kaguya et pourtant il semblerait que le titre ne connaisse en France, qu'un maigre succès. Maigre mais tout de même conséquent parmi les fans qui ne tarissent pas d'éloge à son sujet et se précipitent pour acheter chaque nouveau tome. En effet, depuis le tome quatre, Génération Comics a décidé de ralentir nettement la cadence de parution en nous inventant toutes sortes de mensonges grotesques. La communication n'étant pas la priorité de la maison d'édition, le public est volontairement mis à l'écart, jusqu'au moment où il faut ouvrir le portefeuille. À mille ventes près (par tome), on murmure très fortement que Princesse Kaguya aurait connu un tout autre sort. Mais évidement, ce n'est pas dans la politique de Génération Comics de laisser le temps au manga de prendre sa place dignement dans les rayons ou encore de tenter de lui faire un peu de promotion pour relancer les ventes...
Génération Comics peut certes se vanter de ne pas avoir stoppé la série en nous gratifiant, dans leur immense bonté, d'un volume tous les six mois. L'édition, elle aussi, subit la patte caractéristique de la maison d'édition. On retrouve les habituels carrés blancs qui effacent avec eux le décor, les trames et pourquoi pas tant qu'on y est, les visages. Les onomatopées japonaises sont plus ou moins habilement transformées, comme d'habitude. Heureusement, rien à signaler sur l'encrage et sur le découpage, disons, en général. Le seul point réellement positif de l'édition française tient à deux petites choses. Les couvertures, qui, bien que relativement critiquées, sont nettement plus attrayantes que la version originale. Ensuite, le travail de traduction de Xavière Daumarie est de très bonne facture, malgré l'absence de la moindre note explicative (comme toujours chez l'éditeur). Le manga Princesse Kaguya a en fait tout bonnement joué de malchance d'être édité par une des maisons d'éditions des moins professionnelles, qui se fiche totalement de faire passer à la trappe une très bonne oeuvre.
Pour conclure : sauvez Kaguya ! Laissez-vous convaincre et essayez de lire les deux premiers volumes, vous ne le regretterez pas. Dans le cas contraire, adressez-moi une lettre de réclamation et je vous conseillerais alors le genre de shôjo que je n'aime pas.
aonako []

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