Taiyou Matsumoto (Ping Pong) fait parti de cette nouvelle école nipponne à l'écart des grands magazines de publications et qui s'écarte de tous les codes graphiques du manga grâce à un style particulier, des réflexions étonnantes, une narration déroutante et un sens imprévisible du dénouement d'une intrigue dont les méandres dépasse le cadre du scénario ultra convenu avec une force imparable. Number 5 est une oeuvre bizarroïde fortement influencée par le travail graphique de Moebius sur L'Incal. Les ressemblances sont flagrantes et Matsumoto ne semblent pas le renier une seconde. Une oeuvre atypique à appréhender avec des pincettes car tellement différente de la production habituelle qu'elle en devient parfois élitiste...
Tombola

Number 5Five est poursuivi sans relâche par le Conseil Rainbow depuis qu'il a enlevé une étrange femme la Matriochka. A travers un monde étrange ressemblant en partie au nôtre, les duels opposant le récalcitrant aux membres de cette organisation secrète prônant la protection de la paix. Entre pouvoirs surnaturels et règlements de compte armés, le périple de Five se transforme en un gigantesque terrain de bataille dans lequel les personnages les plus fous se font face avec un certain surréalisme latent. Après avoir abattu Nine, le héros compte bien se venger du conseil régnant en maître sur l'ensemble de la planète...
Pour faire une comparaison totalement biaisée, on pourrait comparer l'organisation Rainbow à celle de Baroque Works dans One Piece avec un classement hiérarchique par numéro. Mais la comparaison s'arrête à ce niveau car le ton du manga n'a absolument rien à voir. Le scénario simplissime d'une course poursuite prend une tournure homérique teintée d'étrangeté et de non-sens. La trame principale s'oublie progressivement pour découvrir les personnalités des différents personnages mais surtout capter l'essence d'un monde totalement renouvelé après un désastre ayant changé sa géographie, sa politique, son économie... Bref sa manière d'être. Le Conseil Rainbow règne en maître sur ce monde traumatisé qui peine à se relever un peu comme Ami dans 20th Century Boys. La domination politique et la propagande créée par le conseil en devient terrifiante, Papa et One l'incarne à merveille à l'inverse de la Matriochka avec sa simplicité naïve et de l'insouciant Five.
Rainbow Road
Les discussions sont axées autour des thèmes de la vengeance avec une insouciance incroyable. Les combats passent allégrement au second plan pour laisser place à d'immenses cases dessinées vides de bulles et aux réflexions des personnages possédant une personnalité propre. De nombreuses références faites à la mythologie grecque donnent un ton encore plus adulte au manga et assurent un comparatif aux thèmes tragédiens à tel point que la disparition d'un Rainbow est vécue comme un drame. Une raison de plus pour affirmer que ce monde n'est pas à sa place, mais bien plus encore avec d'autres points sensibles. Un anachronisme se dégage de ce monde dans lequel les longues étendues vides sont légion et la civilisation soumise à l'ordre. La géographie du monde et sa nouvelle faune composée de croisements d'animaux improbables : lionsheep, panda-baleine... Le délire en devient obsessionnel, l'univers fantastique. Le tout crée un manga d'exception.
Graphiquement, le lecteur n'ayant jamais lu un manga de Matsumoto prendra une claque en pleine figure devant le déluge artistique de Number 5. Comme pour ces oeuvres précédentes, le trait faussement hésitant et mal assuré du mangaka laisse douteux sur la qualité future de l'oeuvre mais les pages défilant, le lecteur comprend rapidement qu'il a à faire à un maître. Le découpage et le cadrage sont un bonheur pur : surprenant et collant à chaque ambiance. Cependant, le trait apparaît plus fin, l'encrage moins omniprésent, donnant une impression plus claire, aérée. Les angles mettant en scène les personnages sont innovants, recherchés et crées avec beaucoup d'intelligence.
L'édition de Kana pour sa collection Made in Japan vaut le détour avec ce grand format et une jaquette richement travaillé au niveau de la colorisation avec des tons changeants à chaque nouveau volume. L'édition de qualité rappelle celle de Ping Pong tout en bénéficiant d'un papier haut de gamme et d'une impression exemplaire. Un véritable délice de lecture tenir entre ses mains surtout que quelques pages en couleur disséminées sur plusieurs planches à travers l'ensemble d'un volume rajoute un plus indéniable à cette grandeur. Du très bon boulot.
Number 5 caractérise l'essence même du manga d'auteur dont Matsumoto représente un des porte-drapeaux les plus importants aujourd'hui. Avec son trait caractéristique et son scénario alambiqué, le mangaka traite ce fantastique voyage comme une ode à la liberté et à l'insouciance, thème qu'il abordait en partie dans Ping Pong. Sa compétence à prendre des héros ambigus et broder un univers improbable autour en fait certainement un des mangas les plus rares à lire. Une expérience unique, point final.
juro []

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