Parmi les membres du panthéon des plus grands mangakas, Masakazu Katsura peut se vanter de se tailler une place considérable parmi les fans assidus de bandes dessinées japonaises. Familier avec le succès depuis sa première série Wingman, commencée en 1983, il ne cessera d'affirmer son style et sa notoriété avec des séries porteuses comme Video Girl Aï ou DNA², profitant des quelques moments de vide subis entre deux succès pour améliorer son tracé et reconquérir le public. Grand amateur de Sentaï (Bioman-like) et fan de Batman, Katsura concilie dans pratiquement chacune de ses oeuvres la comédie romantique et le fantastique proprement dit, d'une manière plus ou moins habile, obnubilé par les triangles amoureux générés par les sentiments de ses personnages.

I"sEn soit, le manga I''S (prononcez Aizu) constitue d'une certaine façon une exception dans la carrière de Katsura, puisqu'il s'adonne entièrement à la comédie sentimentale. Ce qui impliquait vraisemblablement une attitude et une psychologie plus concrète des personnages, nettement plus proche de la réalité. Mais la principale divergence de I''S est de concentrer l'attention du lecteur seulement sur le personnage principal et ses états d'âme, Ichitaka Séto, à la différence des précédentes publications qui elles s'efforçaient de traduire chaque émotion ressentie par les protagonistes.
Le titre du manga peut avoir deux significations :
- I''S est tout d'abord le pluriel de la lettre I, initiale des quatre personnages principaux, Ichitaka, Itsuki, Iori (le premier triangle amoureux), et Izumi (le second triangle amoureux).
- Mais c'est aussi d'un point de vue interne à l'histoire, un comité d'organisation composé du duo Iori - Ichitaka, image évidente de la tournure que prendra l'intrigue.
Car I''S est (encore) une histoire d'amour. Celle du jeune Ichitaka Séto, adolescent en pleine découverte des plaisirs physiques, désespérément attiré par sa camarade de classe Iori Yoshizuki. Horrifié par l'idée d'être repoussé, Ichitaka ne peut se résoudre à avouer ses sentiments, ni même tenter un quelconque rapprochement qui pourrait mettre la puce à l'oreille à l'élue de son coeur. Ainsi entre en jeu M. l'inversé comme il se plaît à l'appeler, qualificatif donné à l'attitude qui le pousse à exprimer le contraire de ses désirs. Le tirage au sort du comité d'organisation de la fête de bienvenue des nouveaux élèves, et les retrouvailles avec son amie d'enfance Itsuki, vont provoquer une série de conséquences qui ne pourront plus laisser Ichitaka de marbre...
De jeunes lycéennes sculpturales cheveux et jupettes au vent, un adolescent malade d'amour en proie à de sérieux doutes sur sa personne, des cars entiers de garçons obsédés par l'idéologie de la petite culotte... Pas de doute, I''S débarque réellement de l'esprit empêtré de Katsura, fasciné par les rapports adolescents et le passage à l'état adulte. Au détail près qu'il dépouille cette fois-ci son histoire de toute fantaisie fantastique pour ne garder que l'essence même de son sujet : l'amour incertain que porte Ichitaka à Iori. Ce qui explique qu'il n'ait choisi de doter le lecteur d'un caractère omniscient concernant seulement le personnage d'Ichitaka.
Ichitaka Séto, lycéen amoureux de Iori depuis près de trois ans, se refusant à toutes entreprises déclaratives depuis un échec sentimental qu'il juge violent. Avec un peu de recul, force est de constater que le « système » sentimental de Ichitaka flirte pertinemment avec la réalité : le doute construit sa propre interprétation, tout comme l'assurance produit la sienne. L'indécision, l'ignorance du jeune Séto l'amène donc à s'ériger une barrière défensive, repoussant l'échec tout comme le succès. Malmené par son meilleur ami Tératani (grand pervers ambulant pas si idiot que l'on pourrait le croire), son amie d'enfance Itsuki, et quelques « signes du destin », la « déclaration » va devenir le but ultime de Ichitaka.
Tout au long des quinze volumes qui composent I''S, Katsura aborde les principaux thèmes liés à l'adolescence et à ses premiers émois, comme la sexualité, la responsabilité adulte, la naïveté, et se permet même de sortir de son lot quotidien, en proposant une réflexion sur la célébrité et en survolant l'idée homosexuelle. C'est parfois exagéré, parfois idéalisé, mais la comédie romantique en passe immanquablement par là. Au bout du compte, les sentiments d'Ichitaka reviennent toujours dans la ligne de mire du mangaka, préférant s'en tenir à son idée principale.
Et c'est ici même le noeud du principal problème de I''S. En dépit de toutes les bonnes intentions de Katsura, et de son indéniable lucidité en matière de sentiments adolescents, le parcours amoureux d'Ichitaka se restreint à une série d'anecdotes affectives, de résolutions avortées, et de malentendus un peu grossiers. Pour dire, chaque occasion que saisira Ichitaka pour soulager son coeur sera irrémédiablement dérangée par un événement extérieur, qui empêche alors l'intrigue d'avancer. Aussi, après quelques volumes, on piétine rapidement dans les quiproquos répétitifs et les redites, sans que le pauvre Séto puisse s'assurer d'une réelle évolution. Fort heureusement, les derniers volumes accélèrent un peu le rythme et permettent aux personnages de gagner en maturité, mais surtout d'atteindre un point culminant dans l'exposition de leurs défauts, entraînant la mise à jour du message intrinsèque de Katsura.
Immanquablement comparé à Video Girl, qui reste la référence de Masakazu Katsura, I''S témoigne tout de même d'une certaine évolution dans le graphisme du mangaka. Si sa technique de l'anatomie féminine et de l'environnement urbain reste à son apogée, ses visages se diversifient un peu et s'harmonisent plus précisément. Caractéristique pas véritablement flagrante, il faut bien l'avouer, compte tenu des similitudes que se portent les personnages de I''S à ceux de Video Girl. Mais pas de fine bouche, il n'y a probablement aucune remontrance justifiée que l'on pourrait assigner à Katsura tellement sa maîtrise artistique culmine aussi bien en dessin qu'en mise en scène.
Comédie sentimentale brute dénuée de toute fantaisie fantastique, I''S manque rapidement de rythme une fois le quatrième volume passé, enlisé dans un schéma récurrent de déclaration avortée qui oblige le personnage principal Ichitaka Séto à repousser ses bonnes résolutions. Le vide provoqué par cette indécision constante s'estompe quelques numéros plus tard, à temps pour ne pas gâcher le travail psychologique de l'auteur, toujours impressionnant de lucidité dans son étude des rapports amoureux. Néanmoins une très belle introspection, toujours aussi joliment mise en image par Masakazu Katsura.
Nicolas []

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